Chronique de la célébrité lointaine · le Brésil

Écrit par: Mathieu Wehrung Dans: Vins et vignobles Le: Commentaire: 0 Consulté : 213

Le Brésil est un pays composé de plages, de forêts impénétrables, de fleuves illustres grouillant de poissons anthropophages, de villes gigantesques, de favelas. Des créatures vêtues d’un rien y vivent de samba dans une insouciance allègre et tropicale ; les habitants y boivent du jus de canne à sucre fermenté et jouent au football à journée faite.

Ouiménon.

En 1492, Christophe Colomb découvre fortuitement de nouvelles terres, baptisées  Amérique en 1505 par un géographe alsacien.

En 1493, le pape Alexandre VI Borgia, avec sa bulle Inter Caetera partage les nouveaux territoires entre Espagnols et Portugais, partage précisé un an plus tard par le traité de Tordesillas. Toutes les terres à l’ouest d’un méridien passant à 370 lieues à l’ouest du Cap-Vert revenaient à l’Espagne. Sa Gaffeuse Sainteté, espagnole, pensait donner toutes les nouvelles terres à ses compatriotes et n’imaginait pas cette énorme protubérance du sous-continent : le 22 avril 1500, Pedro Alvares Cabral y débarque, la nomme Terre de la Vraie Croix et en prend possession au nom de Manuel Ier, roi du Portugal et des Algarves.

Cinq siècles et pas mal de convulsions historiques plus tard,  cela s'appelle Brésil et c’est la huitième puissance économique mondiale. 

Au sud de ce mastodonte, aux confins de l’univers connu, Bento Gonçalves, un hameau de quelque cent mille habitants. C’est la capitale brésilienne du meuble, mais surtout du vin, et en effet, la viticulture y bouillonne. Le Brésil fait des vins extrêmement dignes d’éloges. Hormis les clients de Soif d’ailleurs, personne ne le sait.

Il fallait que cela change.

Le Brésil, pays viticole

Les tentatives d’implantation de Vitis vinifera ont longtemps connu l’échec. Le champignon s’y ébattait, le mildiou y festoyait, le cryptogame y faisait ripaille.  

Il a fallu attendre 1840 pour que la viticulture commence, avec des vignes américaines, puis des hybrides qui, aujourd’hui encore, forment la base de la viticulture brésilienne. 85 % des vignes sont des Vitis labrusca ou des hybrides.

Au XIXe s., l’immigration européenne fut fortement encouragée dans le Rio Grande du Sud. Dans les années 1870, les Italiens débarquèrent en grand nombre et peuplèrent des régions vides. Dont la Serra Gaúcha. Imaginez les Vosges, en altitude comme en relief, de la neige en hiver, du froid, tout cela très loin du Brésil de carte postale. 

Une terre pas très généreuse mais, miracle, très adaptée à la vigne. Si les immigrants cultivent essentiellement la vigne américaine, les cépages italiens ainsi que le tannat N commencent à trouver leur place. 

Dès 1913, Garibaldi, la capitale brésilienne du vin effervescent, organise la feria das uvas. C’est la première mention de ce type de vins, qui allait faire la célébrité de la région.

Notre-Dame des Neiges

Le paysage verdoie à qui mieux mieux. On a du mal à penser que tout cela pouvait manquer d’eau. Pourtant… Au début du XXe s., deux années de sécheresse catastrophique. Les vignes manquent périr. Il fallait une intervention divine.

On décida donc de construire la chapelle des Neiges, dédiée à la vierge éponyme qui fit neiger sur Rome en plein mois d’août, ce qui était bien la preuve de sa maîtrise du climat.

On avait tout. Les tuiles pour le toit, le bois pour la charpente, les briques pour soutenir la charpente, la terre pour confectionner le mortier qui scellerait les briques. Mais il faisait si sec que l’eau manqua pour gâcher ce ciment. 

Les viticulteurs donnèrent donc du vin des millésimes précédents et la chapelle fut construite au pinard.

Cette belle histoire demandait pèlerinage. Je m’y suis donc fait conduire. Elle est là, toute petiote, une plaque en rappelle l’histoire. 

Un petit groupe s’affairait à proximité. Je demande s’il est possible de visiter, un monsieur fort aimable nous ouvre les portes du sanctuaire, la conversation se noue, je lui explique pourquoi nous sommes là, « Mais oui, » s’exclame-t-il, « mon grand-père a donné trois cents litres ! »

L’idée, selon ce monsieur, serait venue à monsieur Valduga, fondateur de la vinicola. Il se serait coupé en transportant les matériaux et son sang, gouttant sur un tas de terre, aurait provoqué l’illumination.

Le champagne brésilien

Le C.I.V.C. est formel. Il n’y a de champagne que de Champagne, et on ne peut qu’être d’accord avec lui ; il défend l’appellation bec et ongles, c’est bien logique. Il couine même lorsque l’on explique que la méthode traditionnelle et la méthode champenoise ne font qu’une. Soit. 

Mais il n’a pas encore eu gain de cause partout. Contre les contrefaçons, pas de problème, une action en justice, le tour est joué. Mais il y a aussi ce qu’il appelle les usurpations légalisées. Cent quinze pays reconnaissent l’appellation Champagne. Dont le Brésil depuis que madame Roussef a, en 2013, remis à monsieur Hollande le document qui signait l’arrêt de mort du champagne brésilien.

Mais pas tout à fait. En 1974, trois maisons de champagne, Mumm, Taittinger et Lanson avaient engagé une procédure contre les quatre viticulteurs brésiliens qui utilisaient le mot champagne sur leurs étiquettes : Peterlongo, Aubert, Mosele et Dreher. Le Tribunal Suprême fédéral les débouta, au motif que toutes ces maisons produisaient ces vins avec les cépages et la méthode idoines avant la création de la zone viticole Champagne en 1927 - l'A.O.C. date de 1936. La loi porte le numéro 78.835, vous pouvez vérifier.

Mosele et Dreher n’existent plus, Aubert ne produit plus que de l’eau de vie,  Reste Peterlongo. Le C.I.V.C. leur a envoyé une délégation. Rien n’a transpiré de cette réunion, mais Peterlongo, dont on murmure qu’elle avait été très agacée par l’arrogance des représentants champenois, semble bien n’avoir pas cédé, puisque son slogan reste O 1° champanhe do Brasil et que certains de leurs vins effervescents continuent de porter la mention Champagne. En toute légalité.

Vous, là, le monsieur du C.I.V.C., vous êtes tout rouge, inspirez profondément, vous allez vous faire du mal. Nous sommes d’accord. Il n’est de champagne que de Champagne. Voilà, respirez, ça va mieux ?

Les vins effervescents brésiliens - et les autres

Comment ça, plusieurs régions viticoles ? Au Brésil ? Allons ! Vous divaguez.

C'est mal nous connaître. Déjà, par 8° de latitude sud, on fait du vin. Au passage, ça n'est pas le vin le plus proche de l'équateur. La palme revient à l’Estancia Chaupi, tout près de Quito, à seulement 10 km de la jonction des deux hémisphères.

Le reste est plus austral, voyez la carte. En montagne, dans la Serra Gaúcha, et en plaine, là où commence la Pampa, dont l’horizontalité ne sera interrompue par les eaux antarctiques que quelque quatre mille kilomètres plus au sud.

Et tous ces territoires font de bons, très bons vins. Il s’agit d’en persuader la planète, en commençant par le Brésil lui-même. Pour ce faire, les initiatives ne manquent pas. En ce début de printemps – nous sommes à mille kilomètres au sud du tropique du Capricorne, c’est la grande fête du vin brésilien, les événements se bousculent.

Wine South America, pour commencer, qui a pour ambition de devenir la foire de référence pour les vins d’Amérique du Sud. L’évaluation du millésime 2018. Le lancement des cuvées parcellaires de Miolo. Le dixième anniversaire des winemaking classes de Miolo. Tout cela allait assurer quelques journées bien remplies. 

Miolo

Si vous connaissez Soif d’ailleurs, vous connaissez Miolo. Soif d’ailleurs a, en quatre ans, vendu vingt-six mille bouteilles du Miolo Cuvée Tradition Brut. Oui, vous avez bien lu, vingt-six mille. Nous sommes à un rythme de croisière d’une palette par mois. Cet effervescent aux allures de champagne, composé de chardonnay et de pinot noir à parts égales est fait selon la méthode traditionnelle  - il faut bien se garder de dire méthode champenoise, nous nous en abstiendrons donc -  et passe un minimum d’un an sur latte. Soif d’ailleurs vend la bouteille 13 euros, un formidable rapport prix-plaisir.

La société ne date pas d’hier. C’est en 1897 que Giuseppe Miolo arrive au Brésil. On n’oublie pas le fondateur et on ne risque pas de le louper. Il surveille la réception dans le bâtiment administratif. 

Il arrive là, dans cette région ingrate, achète une parcelle, numérotée 43 sur le cadastre. C'est le lote 43  qui deviendra une des parcelles les plus prestigieuses du groupe. C'est joli, et au petit matin, on y fait des rencontres intéressantes, la photo les a immortalisées.

Et la famille Miolo y produit du raisin. Jusqu’en 1989, quand quelqu’un a la bonne idée de leur faire remarquer que leurs fruits sont excellents et que, peut-être, ça serait une bonne idée d’en faire du vin.

Aujourd’hui, Miolo est une des plus grandes entreprises viticoles du Brésil, mais aussi une des meilleures. Ils ont des vignobles dans la Serra Gaúcha, mais aussi Terranova dans la vallée du São Francisco, Almadén dans la Campanha Central et l’admirable Quinta do Seival dans la Campanha Meridional.

Passons du reste un coup de brosse à reluire. En 2012, votre serviteur prépare la naissance de Soif d’ailleurs et arpente Prowein. goûte un effervescent brésilien, sceptique, comme il se doit. Tout le monde sait que le Brésil ne fait pas de vin. Après un mouvement de surprise, il s’enquiert du prix et manque tomber de saisissement.

Avouons-le, j’étais très loin de me douter de la carrière qu’allait faire ce vin ; mais les clients en ont décidé, c’est bon.

Vingt-six mille bouteilles plus tard, Adriano Miolo me conviait à venir voir sur place, qu’il en soit mille fois remercié.

Wine South America

Une fois arrivés à Bento Gonçalves, il s’agit d’aller à Wine South America, au vaste parc des Expositions. C’est le jour de l’ouverture, il y a du monde, deux cent cinquante exposants. Un Gaúcho accordéoniste nous accueille.

Je rencontre enfin Adriano Miolo. On comprend très vite pourquoi cet homme, tout de compétence souriante, a autour de lui une équipe professionnelle, soudée et sympathique. 

Tout de suite, la télé. J’étais attendu. Que pense la France des vins brésiliens ? La France, pas grand-chose. Sauf si elle connaît Soif d’ailleurs, auquel cas elle en pense beaucoup de bien. Mais sinon, c’est comme le reste du monde, qui en ignore platement l’existence. Et qu’en pensé-je, moi ? Ont-ils du potentiel ?

Je souligne, et ce ne sera pas la dernière fois du séjour, que si quelqu’un a cru en leur potentiel et l’a démontré, c’est bien Soif d’ailleurs, vous savez, vingt-six mille bouteilles, vendues en à peine plus de quatre ans, c’est aussi un chiffre qui reviendra souvent.

Je fais le tour des stands, goûte, crache, tout conforte mon opinion que le Brésil viticole mériterait de plus faire parler de lui.

De retour au stand de Miolo, je goûte leurs dernières créations. Nous en retiendrons, entre autres, que leur Single Vineyard Touriga Nacional de la Campanha Meridional est une gourmandise. Quant au prochain millésime du Brut Millésimé que vous trouverez sur les étagères de Soif d’ailleurs lorsque nous aurons épuisé l’ample et ensoleillé 2012, ce sera le 2015, tout de vivacité et de finesse.

Je vais me présenter à Flavio Pizzato, dont nous vendons un vin, un très joli alcante bouschet. Ah, vous êtes le chef de Nicolas, me fait-il. Décidément, Soif d’ailleurs est célèbre dans cette pointe sud du Brésil.

Pizzato

Il se trouve qu’un journaliste d’un grand magazine gastronomique de Sao Paulo venait faire une dégustation verticale des effervescents de la maison. Je me retrouve aussitôt invité.

Très joli chai. Flavio me présente tout, me fait goûter ce que je n’avais pas goûté à Wine South America. Je vous fais la promesse solennelle : Soif d’ailleurs va faire tout ce qui est en son pouvoir pour faire venir le sémillon dégusté. Il était éblouissant. Et, avouez-le, vous rêviez d'une dégustation comparative des sémillons de la Hunter Valley et de ceux de la Serra Gaúcha…

Le plumitif arrive et nous goûtons ; de 2007 à 2016. Nous sortirons de cette verticale avec la démonstration que ces effervescents vieillissent avec beaucoup d’élégance.

La journée Miolo

Le lendemain, une journée que Miolo consacrait à ses clients. Je fais la connaissance de Miguel Almeida, l’eonologue des domaines de la Campanha, un homme tout de compétence, de chaleur et de sympathie.

Miolo, il y a dix ans, a lancé des cours d’œnologie. D’anciens élèves sont réunis dans l’amphithéâtre. J’ai la surprise de me faire saluer avec enthousiasme par un couple qui ne manque pas de venir voir Soif d’ailleurs à chaque voyage à Paris, bonjour Veronica, bonjour Rafael.  

Présentation des vins 2018, millésime d’exception dans cette partie du monde. Puis un exercice très amusant, le choix de la cuvée commémorative : nous nous amusons à faire des assemblages, puis votons. Le n°2, mon favori, est battu d’une courte tête.

Et tout ce monde-là est invité à déjeuner. On se croirait à Paris, le Miolo coule à flots, et par hasard, les vins servis sont ceux vendus par Soif d’ailleurs. Le barbecue est moins parisien, Gargantua y eût trouvé son compte. Il doit bien y avoir l’équivalent de trois moutons, deux vaches et un brontosaure.

Végétariens ou petits mangeurs s’abstenir. Voici le menu. Ne vous y trompez pas, vous n’avez pas le choix, tout vous est servi.

L’après-midi, c’est la journée pour les clients et la visite des chais. Je les accompagne, on prend bien soin de leur faire remarquer qu’un énergumène à Paris a vendu 26 000 bouteilles et que si c’est possible à Paris, ça doit bien l’être au Brésil. J’admire la bonne tenue de la maison, tout est moderne, impeccable.

Le soir, on ne sait jamais, on risquait d’avoir faim, le dîner de gala pour le lancement des cuvées parcellaires de Miolo, dans les chais. Lionel insiste pour se faire photographier avec moi, un autre allumé. Lui a pris le pari, au Brésil, d’ouvrir une cave où il ne vend que du vin brésilien. Chacun son grain de folie.

L’évaluation du millésime 2018

Nous le disions ; personne ne croit au vin brésilien, sauf les clients de Soif d’ailleurs. En jargon marketoïde, cela s’appelle un déficit d’image. Les producteurs envoient quelque trois cents échantillons, un jury en retient seize qui sont présentés au public.

Et quel public ! La halle est immense, près de mille dégustateurs !

Sur l’estrade, seize personnalités. Dont, bien sûr, Regina Vanderlinde, la présidente de l’O.I V. et professeure à l’université voisine de Caxias do Sul.

Le tout est grandiose. Ça commence par la bannière auriverde ondoyant sur écran géant et une soprano qui oumpapate l’aérien hymne brésilien. Mille personnes debout observent un silence solennel.  Après la totalité manifeste des couplets, l’assistance est prête à se rasseoir, mais non, la bannière change, c’est celle du Rio Grande du Sud. Les Gaúchos ne songeraient pas à négliger leur hymne, c’est le seul État du Brésil à le faire, du reste. Ça date de la guerre des Farrapos et de l’éphémère République Riograndense.

Après un dernier contre-ut, nous avons le droit de reprendre place. Une armée d’étudiants, dans une organisation impeccable, sert les vins, à l’aveugle. Chacune des seize personnalités donne son avis sur un des vins et une note que le dégustateur peut comparer à sa propre évaluation. Tout est très bon. Tiens, celui-là me dit quelque chose. Je me retourne vers Miguel qui hoche la tête, c’est bien un des cabernets sauvignons de Miolo goûtés la veille. J’aurais jeté un regard perplexe à quiconque m’aurait dit il y a quelques années que je reconnaîtrais des vins brésiliens servis à l’aveugle…

Après la révélation des vins servis, le déjeuner, toujours pour mille personnes, après un cocktail offert par une grande maison dont nous tairons charitablement le nom ; sans doute leur vin souffrait-il de la comparaison avec ce qui nous avait été servi auparavant.

Le wine garden

Miolo est aussi le pionnier de l’oenotourisme dans la région. Deux cent mille visiteurs par an, une paille. Je dis à Morgana : « En hiver, tout de même, tu ne dois pas avoir grand monde ». Sa réponse est pittoresque : « Penses-tu, c’est le seul endroit du Brésil où il fait froid, les gens viennent pour voir comment ça fait. »

Le wine garden créé par Morgana Miolo est infiniment agréable en cette journée de printemps. Pour vous dire combien c'est incroyablement tropical: il fait 27°, tout le monde se plaint de la chaleur. 

La journée se terminera an dîner en compagnie de Miguel Almeida et de ses anciens élèves qui font chacun goûter sa création, encore un événement bien intéressant. Et terriblement sympathique.

Le lendemain, il faudra entamer le long voyage de retour.

C'est la fin.

Des remerciements, bien sûr. À tous ceux, trop nombreux à énumérer, qui se sont si bien occupé de moi et m'ont donné cette occasion unique.

J’aurais encore mille choses à raconter, cent vins à vous décrire et vous recommander. Mais s’il n’y avait qu’une chose à retenir ?

Avouez-le, lorsque l’on parle de vins brésiliens, la première réaction est une moue accompagnée d’un haussement d’épaule. On n’en connaît rien, sauf, l’ai-je mentionné, les clients de Soif d’ailleurs, mais les préjugés parlent. Et j’ai goûté mille choses qui les réfutent. On voit par là qu’en abordant le vin avec des opinions hâtives, on se ferme à bien des émotions.

Quant à moi, j’aurai dégusté un sémillon et un pinotage brésiliens. Ça n’est pas donné à tout le monde.

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