Colares : le vin comme allégorie de l'impossible

Écrit par: Mathieu Wehrung Dans: Vins et vignobles Le: Commentaire: 0 Consulté : 571

C’est à deux pas de Lisbonne. L’Europe, lasse de tant d’occident, plonge dans l’Atlantique au cabo da Roca. Impossible d’aller plus à l’ouest sans se mouiller.

Au sommet de la montagne, une, euh, un truc, voilà, un truc. Le palais de la Pena. Un ancien couvent acquis par Ferdinand II et transformé en résidence avec un sens aigu de la sobriété. Il s’est fait aider par un architecte amateur et allemand. Coupable inconséquence ! Se faire aider par des architectes amateurs, surtout allemands est un risque inconsidéré. On leur donne un austère monastère juché sur un promontoire imprenable, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, on se retrouve avec un château bavarois tout à la fois gothique, manuélin, mauresque, indien et renaissance, ornés de monstres marins, hérissé de guérites, dômes, créneaux,  moucharabiehs, merlons, gargouilles, milles bizarreries,  et meublés de porcelaine de Saxe.  

Au pied de ce, euh, bidule, voilà, bidule, un vin tout aussi improbable. Sur cette terre magnétique, battue par les vents, les plus vieilles vignes du Portugal produisent des vins immémoriaux. Les ouvriers qui les plantent portent un panier sur la tête, les barriques sont en acajou d’Angola ou du Brésil.

C’étaient des temps déraisonnables. Rome seule octroyait la grâce de Dieu qui faisait les rois ; elle  en profitait pour s'attribuer des privilèges très lourds. Si d’aventure un monarque essayait d’alléger le joug de l’Église, le rebiffé se faisait aussitôt excommunier. Ce n’étaient plus alors que chamailleries, massacres et querelles de succession. Honorius III excluait le père du giron de la communauté chrétienne, exilait le frère et mettait Alphonse III sur le trône. Lui-même s’est fait excommunier par le pape suivant, mais c’est une autre histoire.

Alphonse III, donc. C’est lui qui, en 1255, ce qui ne nous rajeunit pas, fait don du reguengo, paroisse civile de Colares, à condition, sans doute le monarque était-il un pousse-la-soif, qu’on y plante la vigne. C’est depuis ce temps-là qu’y survivent deux cépages, le ramisco et la malvasia de Colares ; ils poussent à l’horizontale, protégés du phylloxéra par le sable et de l’âpre vent marin par des palissades de roseaux et des murets de pierre sèche. Six à huit semaines avant la vendange, les rameaux sont levés et soutenus par des cannes de 25 centimètres pour permettre aux raisins d’achever leur maturation.

Mais ces paniers sur la tête, me demanderez-vous ? Le terrain. Pour planter, il fallait creuser une tranchée de quatre mètres avant d’atteindre l’argile. Tout cela était remarquablement instable et s’effondrait très souvent. Le sable écrase l’homme aussi sûrement que phylloxéra. Aussi les ouvriers portaient-ils un panier en guise de couvre-chef. Se retrouvaient-ils ensevelis, le panier leur assurait une bulle d’air suffisante pour leur permettre de survivre jusqu’à se faire dégager par leurs camarades. 

Le sable a fait la renommée des vins de Colares. L’horrible phylloxéra n’y survivait pas ; lorsqu’il a attaqué le Portugal, dès le début de l’épiphytie en 1865, Colares, épargné, continuait à produire, et ses vins ont vite acquis une célébrité mondiale. La pression urbaine de Lisbonne a failli avoir raison d’eux. 

Soif d’ailleurs vous propose deux vins de Colares. Enfin, deux lorsque le ramisco sera enfin arrivé, il y a des allocations terribles, des files d’attente, les pires heures du carnet de rationnement. Mais je suis curieux de ce nouveau millésime. Le temps a été particulièrement venteux, cette année-là. Le vigneron a retrouvé cinq centimètres de sable au fond de ses cuves…

Le blanc est une malvoisie de 2011. Un des grands vins blancs de cette planète. Les vignes ont plus de 80 ans. Les raisins sont directement envoyés à la presse manuelle après des vendanges bien évidemment manuelles. Dix heures de pressurage doux, avec une hyperoxygénation contrôlée, puis douze heures de décantation à froid. Le moût fermente ensuite en barriques anciennes de chêne français. Il est élevé dans ces mêmes barriques pendant onze mois, avec un bâtonnage bimensuel. Un grand vin de garde. Vous voulez attendre jusqu'en 2045 ? Pas de problème.

Un vin aux arômes de marée et de fruits blancs, d'une suprême élégance.

Il ne faut pas manquer ce vin géographique, issu de cépages antiques arrivés là par le caprice d'un roi, plantés par des ouvriers avec un panier sur la tête, ce vin arraché aux siècles,  aux sables et aux tempêtes de l'extrémité d'un monde.

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