Seclantas Adentro · Toute la démesure de l'Argentine

Écrit par: Mathieu Wehrung Dans: Vins et vignobles Le: Commentaire: 0 Consulté : 269

L’Argentine est géographique et extravagante. Une montagne ? C’est la plus haute d’Amérique. Une dépression ? C’est la plus basse du continent. Une avenue ? C’est la plus large du monde ; on mettrait deux Champs-Élysées dans l’avenida 9 de Julio, il faudrait à monsieur Bolt nettement plus de dix secondes pour la traverser. Et encore, quand il n'y a pas de trafic. Des glaciers ? Un tiers des réserves d’eau douce de la planète. Ils avancent de quatre mètres par jour. Une plaine ? Qu’à cela ne tienne, elle a la taille de la France.

Comment, devant tant d’exubérance, espérer des Argentins le sens de la mesure ? D'autant que plus d’un tiers de leur population est d’origine italienne, des gens bien connus pour leur quant-à-soi.  Je dis ça, je ne dis rien.

Après l’indépendance, comme souvent, une guerre civile. La leur dure soixante-dix ans, on ne saurait se contenter de moins. La vie politique en conserve une certaine tendance à la démesure.

Les présidents épousent des actrices qui, féministes et sociales, deviennent chef spirituel de la nation et meurent jeunes. Le deuil national dure trente jours, les funérailles seize. Le cortège funèbre, grandiose, suivi par deux millions de personnes, cause vingt-huit morts et trois cents blessés. Ce n’est pas trop pour clamer au monde la douleur de ce peuple à la retenue proverbiale.

Le journal parlé est avancé de cinq minutes pour coïncider avec l’heure de la mort. Le cadavre, embaumé, est exposé au siège du parti péroniste, puis enlevé par le dictateur Moori Koenig qui vient de fomenter un coup d’État, tradition nationale, et caché plusieurs mois dans une camionnette qui sillonne les rues de Buenos-Aires pour le soustraire à la convoitise des commandos des descamisados. Las de cette partie de cache-cache, Moori Koenig l’installe debout dans son bureau. La cohabitation devait être compliquée, car il en fait une dépression nerveuse et est remplacé par un autre militaire qui, avec la complicité du pape Pie XII, fait transporter le corps en Italie où il est enseveli sous un nom d’emprunt.

De sanglantes opérations de guérilla échouent à faire rapatrier la dépouille, interceptée en chemin par le président veuf et installée dans sa salle à manger d’exil à Madrid. Il fallut un quart de siècle avant qu’elle ne pût, enfin, reposer dans le caveau familial.

Avouons-le tout net : un Scandinave ne saurait avec la même pétulance installer des cadavres d’égéries politiques dans un bureau dictatorial ou faire dîner ses convives sous les yeux de la momie de son épouse défunte. Il faut des nationalités plus baignées de soleil et de drames antiques. On voit par là que l’Argentin a su tirer tout le parti du flamboyant sens du tragique ibérique et de la luxuriance commediante transalpine.

Comment dès lors s’étonner du caractère affirmé des vins argentins ? Ils font pousser les vignes à des altitudes démentes – le vignoble le plus haut est à 3111 mètres d’altitude – et arrachent au sol aride du piémont andin des choses délectables.

Continuons dans l'improbable, qui prend ici les traits d'Ovidiu Corabaniu et de Virginia Hasenbalg. Elle est argentine, il est roumain, ils sont médecins. Et passionnés de vin. Sur leurs terres de Seclantas Adentro, trois hectares de vigne, presque au niveau de la mer, 2 200 mètres d'altitude. pas de téléphone, pas d’électricité, pas de réseau mobile. C’est le bout du monde.  Pas de route, non plus, on y arrive après quatre heures de piste. Pas d’engrais, non plus, pas d’additifs, pas de bois, la nature à l’état pur. Un vin de terroir.

Et des perroquets, le pire ennemi des raisins. Ils dévorent tout, si on les laisse faire. On les combat en couvrant les vignes de filets ou en armant de frondes les gamins du village. 

Leur malbec, que Soif d'ailleurs est fier de présenter, se présente dans une robe grenat, dense et profonde. Au nez, des fruits rouges, cerise, violette, prune, cassis. Des notes de violette, tout un panier de fruits mûrs, une touche de girofle. Et toujours ces arômes de chocolat et de café.

En bouche, une texture voluptueuse, des tanins souples, ronds, fins. On retrouve tous les arômes promis par le nez, soutenus par une acidité parfaitement équilibrée. Une friandise.

Et trois mille bouteilles seulement, ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval. 

Venez chez Soif d'ailleurs

 

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